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Fiction et documentaire : un antagonisme paradoxal

La fiction documentaire se distingue du livre documentaire par le fait que son champ d’intervention tourne essentiellement autour des sciences humaines et ne traite pas du fait purement scientifique, -des vases communicants ou du thermomètre, par exemple-.

La fiction documentaire traite donc du rapport de l’homme aux hommes, du rapport de l’homme au monde dans ses aspects les plus divers.

Dans le domaine historique, la fiction documentaire connaît une double hésitation entre histoire et l’Histoire.
En littérature les deux termes se chevauchent et le problème qui se pose aux auteurs de romans dits « historiques » tourne toujours autour de la même question : est-il possible de concilier l’approche objective de l’histoire (passé et présent) avec la liberté de la fiction ?

Depuis Walter SCOTT, ce dilemme fait le plaisir du lecteur qui revit le passé à travers la fiction, mais qui perçoit, souvent, implicitement, que le temps présent est éclairé par le passé.
Dans toute la littérature romanesque on trouve des histoires où figure l’Histoire, comme si la fiction avait besoin du cadre historique pour gagner en authenticité.

L’incursion dans le temps et dans l’espace qui caractérise le roman historique procure au lecteur un double plaisir. Plaisir de la connaissance, mais aussi et surtout plaisir de l’évasion et du dépaysement, tel que DUMAS le préfigurait avec tant de talent, lui pour qui l’Histoire était avant tout prétexte à l’aventure.
De plus, l’identification du lecteur au héros se réalise d’autant mieux que ce dernier, bien qu’acteur essentiel de l’histoire, est rarement un grand de ce monde.

Dans la période actuelle, l’édition pour la jeunesse prend appui sur les événements liés à la guerre et à ses implications.
Différent du journalisme par sa construction narrative, le roman contemporain explore le temps dans une vision qui échappe au positivisme du XIXe siècle dernier.
Plus axée sur le passé immédiat, la littérature actuelle traite souvent la fiction par le biais de la fiction autobiographique dans une visée fusionnelle.

L’holocauste, la décolonisation, les dictatures, les guerres en sont les sources d’inspiration les plus fréquentes.
Mais les œuvres se différencient d’une perspective strictement documentaire par l’inscription d’une histoire singulière qui fait appel à une forme d’approche différente de l’information purement objective.
Par ailleurs quelques traductions enrichissent les points de vue sur les événements et élargissent les paysages historiques.

Si les ouvrages récents qui traitent de l’Histoire mettent l’accent sur la réflexion et sur la compréhension des faits, ils restent une manière d’exploration des mondes en mouvement dans laquelle la fiction inscrit l’originalité de son imaginaire et l’art de sa narration. Et, si les « événements » ont perdu de cet allant qui caractérise la littérature historique classique, les personnages, eux, gagnent en profondeur psychologique.

Pour développer ce point de vue, il est possible de faire un petit détour par le cinéma qui, à la fin du siècle dernier était confronté dès le départ à sa double vocation, celle de la fiction et celle de la réalité.
Pour Lumière, il s’agissait d’enregistrer et de reproduire le réel.
Méliès se posait quant à lui comme le chantre de la fiction.
Cette opposition est de fait très approximative puisque chacun s’est essayé dans le domaine qui, en apparence, les opposait, -« L’arroseur arrosé » en 1895 pour Lumière et « L’affaire Dreyfus » pour Méliès-.
En réalité, l’image n’implique pas la captation du réel mais sa construction. Et l’opposition documentaire vs fiction ne s’établit pas selon leur rapport au réel mais selon la manière de traiter l’impression de la réalité. Il est possible de faire référence à cette apparente contradiction en présentant plus loin quelques documentaires axés principalement sur l’image.

Dans l’entretien de Philippe LAFOSSE avec Jean ROUCH sous le titre Quand le documentaire devient fiction, ce dernier dit :

« A Brest, rue de Siam, dans un cinéma qui n’existe plus...j’avais cinq ou six ans...Et c’est mon père qui m’y a emmené ; il était officier de marine et il avait fait partie d’une expédition au pôle sud. En rentrant après avoir vu le film, pour m’endormir, je me suis mis comme les petits chiens esquimaux que j’avais vus et qui se roulaient en boule dans la neige. Je continue encore très souvent à dormir comme ça...La semaine suivante, dans le même cinéma, arrive Robin des bois avec Douglas Fairbanks et là, c’est ma mère qui m’y emmène parce qu’elle le trouvait formidable...En voyant mourir les soldats anglais qui tombaient de la muraille, je me mets à pleurer. Quand ma mère me demande pourquoi, je lui dis que c’est parce qu’ils meurent, elle m’explique que ce n’est pas vrai. Et Nanouk ? lui demandai-je, est-ce que c’est un mensonge aussi ?
Tu demanderas à ton père...
Donc, j’ai découvert très jeune la différence entre le documentaire et la fiction... »

Et plus loin il conclut :
« Le cinéma vérité, c’est en fait du cinéma mensonge. Mais c’est un mensonge qui est assumé. Dans la recherche, c’est le mensonge qui est vrai... »

Cette courte digression met à notre sens l’accent sur l’antagonisme paradoxal qui existe entre le documentaire et la fiction.
En effet, pour les prescripteurs que sont les parents, mais aussi les enseignants, le documentaire reste l’instrument privilégié pour instruire la jeunesse.
Quand on demande aux bibliothécaires quels types d’ouvrages sont préconisés par les enseignants, on s’aperçoit que la demande porte, sauf pour les maternelles-, sur les documentaires et ce, en fonction du thème que l’enseignant souhaite aborder dans sa classe. On peut mettre en doute le systématisme de ce choix en pensant que certaines fictions peuvent mieux témoigner du réel que certains ouvrages documentaires pourtant conçus à cet effet.

Dans Stevenson sous les palmiers, Alberto MANGUEL fait dire à l’écrivain :

« Je pense qu’on peut tout apprendre d’une histoire. Les histoires suscitent davantage la réflexion car leur propos est moins précis »

Et plus loin, s’adressant à son interlocuteur, il ajoute :

« ... mais nous avons besoin d’histoires pour nous instruire par l’exemple... »
Voici posé le rôle de la fiction dans notre approche du réel

Contenu du dossier

Source : Atelier Canopé du Gers

Thème : Lettres, littérature de jeunesse

La fiction documentaire

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